Entre marchandages, racket et palabres : Sur la route avec les Lou, baronnes du vivrier…

Publié le par sethkokohongrie

Comment affrontent-elles la vie, les transporteurs et les policiers sur la route du vivrier ? L’Expression a suivi le parcours des femmes du Marché Gouro à travers les faits, les angoisses, les tourments de Justine, une actrice du milieu. Reportage au cœur des légumes, du racket et des « palabres de femmes ».

C’est dans un marché animé, en dépit de l’heure tardive, que les commerçantes de vivriers débattent des prix de leurs produits. Entourées de bassines de tomate, de sacs de piments verts, d’aubergines, de gombo et de courgettes, ces ‘’baronnes’’ du vivrier font leurs comptes. Et quand les comptes sont bons, des marchandises disparaissent sous des étals refermés par des plastiques noirs. Ici, on ne parle que le Gouro. Ces femmes qui détiennent le monopole du commerce de vivriers sont de cette ethnie de l’Ouest de la Côte d’Ivoire. A quelques pas de là, d’autres ‘’Lou’’ beaucoup plus âgées, prennent leur dîner. Assise sur un vieux lit installé à l’entrée du siège de la Coopérative du marché gouro d’Adjamé, dame Tra Lou Zah attend impatiemment le retour de sa fille Justine. Elle passe le temps avec trois autres, la cinquantaine révolue.

Il est presque 21 h au marché gouro d’Adjamé, ce jeudi 1er juillet 2010. Des mini cars en provenance des villes de l’intérieur débarquent des sacs de vivriers sur les lieux éclairés par des lampadaires.

C’est à ce moment que Justine revient de Kossihouen, village situé à 44 Km d’Abidjan dans la sous-préfecture de Songon. Partie depuis 15 h d’Abidjan, elle a rencontré d’énormes difficultés tout l’après-midi. Aujourd’hui, la chance ne lui a pas souri. Elle revient avec seulement six sacs d’aubergines. «J’ai dépensé mon énergie et perdu mon temps pour si peu. Dire que c’est maman qui m’a obligée à effectuer ce voyage. Je ne voulais pas partir. Les sacs d’aubergines que j’ai ramenés hier (Ndlr : mercredi 30 juin) n’ont pas encore été écoulés. Si d’ici à deux jours, je n’arrive pas à les écouler, mes aubergines vont pourrir.

Le calvaire de Justine

Les sacs sont exposés aux intempéries. J’ai fourni tous ces efforts pour rien», déclare, la mine défaite, Justine. Son calvaire a commencé au corridor de Gesco. Après avoir passé une heure dans un gbaka de Yopougon Gesco du fait des embouteillages monstres de l’autoroute du Nord, Justine arrive à la sortie d’Abidjan. Des jeunes gens, à la recherche de clients pour les compagnies de transport, hèlent tous les passants. «Divo, Daloa, Yamoussoukro, Bouaké? Vous allez-où?», demandent-ils. Des vendeuses à la criée accourent vers d’éventuels clients pour leur proposer divers articles. Pomme, biscuit, chocolat, dentifrice, sachet d’eau. Tout y est. C’est là que Justine va emprunter un mini car en partance pour Elibou. Le véhicule ‘’Massa’’ de 18 places à bord duquel elle prend place à 16 h 21 est vieillot. Le conducteur a du mal à le démarrer. Cela fait bientôt dix minutes qu’elle attend, inquiète vu son timing serré. Son inquiétude grandit d’autant plus qu’aucun autre véhicule vide ne passe par là. «Il se fait tard et je n’ai pas encore quitté Abidjan. Je n’arrive pas à joindre mon fournisseur. Il se peut qu’il soit encore au champ. C’est certainement pour cette raison qu’il est injoignable. Je ne sais pas. Je suis inquiète», lance-t-elle. C’est finalement à 16 h 36 que le chauffeur du Massa a pu démarrer. Mais, à peine quitte-t-il la station-service où il était stationné qu’il est arrêté au corridor pour les contrôles d’identité. Le gendarme commis au contrôle des pièces d’identité des passagers ne pourra pas achever sa tâche. Il vient d’apercevoir un bidon de quatre litres contenant du carburant. «A qui appartient ce bidon ? Descendez-le. C’est une infraction», dénonce-t-il. Après cinq minutes, il n’obtient pas de réponse. L’homme en tenue décide alors de faire descendre le bidon d’essence. C’est à ce moment qu’une jeune femme descend du véhicule pour ‘’négocier’’ avec l’agent. Il refuse de pardonner cette faute. Les passagers impatients demandent alors au conducteur du véhicule de partir sans l’infortunée. «Si elle ne veut pas payer, partons sans elle. Elle est avare. Tout le monde sait que lorsqu’on est en faute, il faut payer. Donnes-lui 500 Fcfa pour nous libérer. Il se fait tard», reprennent en chœur tous les passagers. Finalement, au bout de dix minutes, le gendarme accepte de laisser partir la dame. «J’ai payé 500 Fcfa», révèle-t-elle une fois à bord du véhicule. Quand le chauffeur décide de démarrer, un autre coup de sifflet retentit. «C’est la police anti-drogue », avertit l’apprenti-conducteur. Le véhicule est encore immobilisé. Un autre agent monte alors dans le mini car pour procéder à d’autres fouilles. Justine encore plus énervée ne cesse de se plaindre. «C’est un voyage qui commence mal. Ce n’est pas un bon présage. J’aurais dû l’annuler. Il est presque 17 h et je n’ai pas encore quitté Abidjan», grommèle-t-elle. C’est à 16 h 47 que les passagers, las d’attendre, quittent le corridor de Yopougon.

Palabres et énervements

Mais, ils ne seront pas au bout de leur peine. Malgré le mauvais état du véhicule, le conducteur roule à tombeau ouvert. Pris de panique, tous se mettent à crier. «On n’est pas pressé. Roule lentement », lancent certains au chauffeur malgré le bruit assourdissant du moteur. Sourd aux interpellations, le jeune homme continue de conduire à la « Erton Sénat », faisant des dépassements dangereux. Et quand le premier passager descend à Attinguié, il se met à faire des bénédictions pour ceux qui ne sont pas encore arrivés à destination. «Que le Seigneur vous accompagne. Avec ce véhicule en mauvais état et ce chauffeur fou, les prières sont nécessaires», affirme-t-il tout en leur souhaitant un bon voyage. A 17 h 22, Justine, après un voyage périlleux, arrive enfin au Km 44. L’entrée de ce gros village Ebrié est devenue un carrefour important pour tous les véhicules qui viennent des autres villages de la sous-préfecture. Des hangars recouverts de paille se suivent le long de la voie qui conduit aux habitations. Des enfants, courant dans tous les sens, se faufilent entre les tables des petites vendeuses. Des chèvres errant dans la rue cherchent leur pitance. Des femmes assises derrière leurs étals proposent des légumes cultivés dans le village. A côté d’elles, d’autres filles proposent de l’attiéké dans de grosses cuvettes. Elles accourent toutes vers les véhicules qui stationnent, le temps d’une descente, à ce carrefour. «Tenez Madame. Gouttez un peu. C’est de la bonne qualité. Le sachet ne coûte que 100 Fcfa», proposent-elles. Derrières ces vendeuses, de grosses marmites pleines de maïs. Des véhicules Kia transportant les ouvriers de la ‘’Caderac carrières’’, entreprise d’extraction de graviers, s’arrêtent au marché de Kossihouen. Certains ouvriers descendent pour acheter du maïs cuit à l’eau. Non loin de là, des femmes attendent l’arrivée de leurs marchandises près de monticules de sacs d’aubergines, de maïs, de graines de palme et de courgettes. Justine est accueillie par Dramane, un cultivateur burkinabé installé dans le village depuis des années. «Je n’ai pu obtenir que six sacs d’aubergines», informe-t-il avec un sourire aux coins des lèvres sachant bien que cette information allait irriter la vendeuse. Sans attendre d’autres explications, Justine conclut que le cultivateur a vendu sa récolte à d’autres commerçantes. «Je ne peux pas comprendre qu’il me vende 27 sacs il y a tout juste deux jours. Et Aujourd’hui, il me propose six sacs», s’étonne-t-elle. A peine a-t-elle fini d’évoquer le sujet qu’une bagarre éclate entre un groupe de femmes gouro et deux jeunes commerçantes malinkés. L’atmosphère devient tendue. Mais personne n’intervient pour mettre fin à ces échanges houleux. Enervées, les commerçantes gouro confisquent la marchandise des deux femmes. Impuissantes, elles ne s’opposent pas et se résignent à attendre l’arrivée d’autres marchandises. A en croire Justine, les Lou du vivrier financent l’achat de produits phytosanitaires, d’engrais et autres intrants. «Ce sont des prêts qu’elles font aux cultivateurs burkinabè», explique-t-elle. En contrepartie, ces derniers doivent leur vendre la totalité de leur récolte. Ce qui n’est souvent pas le cas. Selon elle, étant donné que les femmes gouro achètent leur production à crédit, ils préfèrent vendre à d’autres commerçantes qui payent cash. «Ces deux filles et le fournisseur de ces femmes gouro ont été pris en flagrant délit. Il a renversé le contenu d’un sac dans un autre appartenant aux deux filles ». Et d’ajouter : «nous reconnaissons toutes nos sacs.

Chacune y inscrit soit les initiales de son nom, soit un signe quelconque».

Christine, une autre commerçante gouro, observe tout ce remue-ménage sans s’en mêler. Anxieuse, elle fait comprendre qu’elle ne pourra repartir à Abidjan qu’avec deux sacs d’aubergines. «Et le comble, il est déjà 18 h30 et je ne vois pas encore mon fournisseur. J’ai envie d’aller le rejoindre dans son champ pour savoir si je peux avoir d’autres sacs», raconte-t-elle. Selon Justine, son fournisseur a certainement vendu sa récolte à d’autres commerçantes. La vendeuse, soucieuse, finit par s’asseoir sous un hangar afin d’attendre l’arrivée de sa marchandise. «Je ne comprends pas pourquoi il met tout ce temps pour deux sacs. C’est lorsqu’ils ont une grande quantité de produits qu’ils mettent assez de temps pour la récolte. Il est souhaitable qu’elle puisse avoir sa marchandise maintenant afin qu’on s’associe pour avoir un véhicule pour Adjamé. Le chauffeur de la bâchée qui a l’habitude de transporter mes marchandises ne veut pas se déplacer pour six sacs», affirme Justine assise, la main à la tempe, sur ses sacs d’aubergines.

Les policiers, forever.

Elle se met à la recherche d’un véhicule qui accepterait bien de la conduire à Adjamé, car nombre de chauffeurs n’aiment pas se rendre dans cette commune du fait des nombreux contrôles routiers. C’est un mini car qui accepte de la prendre finalement. Il est 19 heures lorsque le mini car quitte Kossihouen. Des sacs de maïs forment un monticule sur le porte-bagage. Sur les sièges avant, le conducteur a empilé des sacs d’aubergines, de piments et de graines. En dehors des propriétaires de ces marchandises, aucun autre passager ne peut monter à bord de la voiture. La nuit tombée, Justine, vêtue d’un ensemble pagne, se drape avec l’un de ses pagnes et s’endort sur les sièges arrière. Vingt minutes après, le véhicule fait son entrée au corridor de Gesco où l’on remarque une longue file de cars, de remorques et de camions-citernes. Un coup de sifflet retentit brusquement. «Ce sont les agents des Eaux et Forêts», explique l’apprenti-conducteur qui descend aussitôt. Ce fut ensuite le tour de ceux de la douane et de la police anti-drogue. Et chaque fois, l’apprenti se dirige vers ces hommes en tenue. Au bout de quelques secondes, il lance au chauffeur «c’est propre» pour dire qu’il n’y a aucun problème. Selon le jeune homme, il a déboursé 1000 Fcfa au poste des Eaux et Forêts, 500 Fcfa à la douane et la même somme à la police anti-drogue. Au dernier poste de contrôle, un policier monte dans le véhicule. «Mesdames et messieurs, bonsoir. Apprêtez vos pièces d’identité pour le contrôle», lance-t-il aux quelques passagers à bord de la bâchée. Deux jeunes filles assises au fond du véhicule feignent de ne pas entendre. L’une d’elles fait semblant de dormir. «Mademoiselle, vos pièces », interpelle l’homme en tenue qui s’arrête tout près d’elle. «J’ai oublié mes papiers. J’étais tellement pressée ! Et pourtant j’ai une carte d’identité», se justifie la jeune fille que le policier n’hésite pas de faire descendre de la voiture. Après dix minutes de pourparlers entre le chauffeur, et le policier, les deux ‘’sans papiers’’ sont relâchés. «On a eu de la chance, il ne nous a pas pris un sou», révèle l’une des filles. Le chauffeur met alors le cap sur Yopougon Siporex pour déposer une commerçante de maïs. Mais là encore, un autre barrage des Fds tient ferme le contrôle. Le chauffeur paye de nouveau 500 Fcfa comme sésame. Il arrive à 20 h à Adjamé. En passant près de la grande mosquée, le conducteur du mini car est arrêté par des éléments des Fds. Ces derniers lui reprochent d’avoir disposé de la marchandise sur les sièges avant de sa voiture. «Ils disent que je dois transporter que des passagers», explique le chauffeur qui, pour ne pas perdre le temps, leur paye 500 Fcfa. Quelques minutes après, il fait son entrée au marché gouro où des jeunes ‘’gnabolo’’ (chargeurs) se mettent à décharger les marchandises. Ainsi va la vie des Lou…

Nimatoulaye Ba
Envoyée Spéciale :
L'expression

Publié dans News Abidjan

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